lundi 29 mai 2017

Les pyramides égyptiennes : “Des pages écrites en caractères indestructibles” (Frédéric Goupil-Fesquet - XIXe s.)


Le texte ci-dessous est extrait de l’ouvrage Excursions daguerriennes : vues et monuments les plus remarquables du globe, Noël-Marie Paymal Lerebours, 1840-1843. Il porte la signature de
Frédéric Goupil-Fesquet (1817-1878), peintre-aquarelliste-graveur, neveu du peintre Horace Vernet (qu’il accompagne en Égypte pour un bref séjour à Alexandrie et au Caire), pionnier de la photographie en Égypte.
Le 20 novembre 1839.

Giseh est un petit village sur la rive occidentale du Nil, à la place qu'occupait autrefois Memphis. Il n'est remarquable aujourd'hui que par sa riante situation et son école de cavalerie fondée et dirigée par Varin-Bey, notre compatriote distingué, dont l'accueil aimable et cordial nous avait fait retrouver quelques instants de la vie française. De la terrasse de cette école on distingue le village d’Embabeh, champ de bataille illustré par nos lauriers, non loin des Pyramides. De Giseh à la montagne qui est élevée de 100 pieds au-dessus du niveau du Nil qui la baigne, lors du débordement, il y a cinq mille toises environ en ligne directe ; ce trajet est bien plus long lorsque les eaux ne sont pas encore retirées de la plaine. Dix-huit lieues avant d'arriver au Caire, nous avions aperçu les Pyramides, et deux heures avant de les atteindre, nous nous en croyions tout près. La silhouette des arêtes commençait à se denteler. On devinait à peine les assises de ces longues pierres dont la taille moyenne est de 15 à 20 pieds de long sur 3 ou 5 de haut.
Les ombres muettes de ces majestueux colosses grandissait à mesure que nous approchions, et que l'heure s'avançait à ces immuables horloges des siècles ! (...)
La pyramide que le lecteur a sous les yeux est celle de Cheops ; sa hauteur verticale est de 448 pieds, la longueur de sa base est de 728 pieds. Ses deux voisines, Cephrennes et Mycerinus, situées à 5 ou 600 pas de distance, à peu près sur la même ligne, sont de dimensions différentes.
Nous les donnons ici pour chacune d’après les relevés les plus authentiquement exacts :
Cephrennes, dont le sommet est recouvert des quatre côtés de plaques de granit poli, a 398 pieds de hauteur verticale et 655 pieds de base.
Mycerinus, 162 pieds de hauteur verticale, 280 pieds de base.

Le sentiment d'une durée sans borne, joint à une impression insurmontable d'immobilité

Les Égyptiens croient qu'elles sont l'œuvre des Géants qui habitaient leur pays à des époques très reculées. Ce qu’il y a de plus remarquable dans leur construction est la disposition de leurs faces tournées vers les quatre points cardinaux. Nous n'entrerons pas dans le détail des conjectures sans nombre auxquelles se sont livrés les savants au sujet de ces pages obscures de l'histoire, pages écrites en caractères indestructibles, puisque. le temps qui entraîne tout comme un déluge les a laissées inaltérables dans son cours. On n'y découvre au dedans ni au dehors aucune trace d’hiéroglyphes. Ces fantômes silencieux des siècles passés, par la grandeur de leur masse, la largeur de leur base, les fortes proportions de leurs parties constituantes, font naître le sentiment d'une durée sans borne, joint à une impression insurmontable d'immobilité. On est accablé du poids de ces montagnes engendrées par l'homme si petit et si faible à leurs pieds : on admire sa puissance : l’étonnement, la terreur, l'humiliation et le respect saisissent à la fois le spectateur. On se reporte aux récits d‘Hérodote ; le calcul du temps employé à construire ces rochers. des peines qu'ont exigées l’extraction, la taille et le transport de ces blocs hors des carrières même les plus voisines, étourdit et fatigue la pensée ; puis mesurant d'un coup d'œil ces monuments qui vous dominent. les comparant au désert qui Ies porte, au ciel qui les enveloppe de son riche manteau d'étoiles, l'âme retombe tristement sur elle-même ; au milieu de cette solitude que l'homme a préféré remplir de l’image plus triste de son despotisme, plutôt que de son utilité, on regrette l'emploi de tant de génie et d’intelligence pour élever de vains sépulcres où chaque pierre est une lettre des mots orgueil, vanité, servitude ; épitaphe terrible en ce qu’elle ne s’effacera qu'avec le monument qui la porte. Rois de la terre, maÎtres de l’Égypte, vous êtes confondus aujourd'hui dans la même poussière que celle du pauvre ouvrier qui vous éleva des tombeaux ! Le chacal immonde se fait un piédestal de vos pyramides ! La chouette se nourrit des précieux aromates qui bourraient à grands frais vos entrailles ! elle pleure dans vos sarcophages où elle laisse tomber sa hideuse carcasse fatiguée à côté de vos inutiles débris !

Trois chambres principales

La pyramide de Cheops est la seule qui soit ouverte aux curieux. Des Arabes, munis de flambeaux servent de conducteurs pour y pénétrer. Son entrée est du côté du nord, et les pierres de cette surface paraissent plus vermoulues que celles des autres ; le vent a formé dans cette partie un glacis de sable qui en facilite l’accès. M. de Norden prétend avoir observé dans ce sable des coquillages et des écailles d'huîtres pétrifiées. À plus de 48 pieds au-dessus de l'horizon s’élève une porte surmontée (en manière de fronton) de longues pierres en chevrons parallèles, d'une énorme grosseur ; les parois latérales ressemblent assez par leur disposition à l'entrée d'une carrière en exploitation.
Il y a trois chambres principales : la chambre du roi, celle de la reine et celle qu'a récemment découverte l’antiquaire Caviglia au-dessous des deux premières. Elles sont à peu près semblables en tout point. On y arrive par cinq très longs conduits étroits et bas, revêtus des quatre côtés de grands morceaux de marbre blanc poli, aujourd'hui dégradés par la fumée des flambeaux que les voyageurs sont obligés d'y apporter. Ces couloirs sont tous dirigés du nord au sud, et par un double embranchement conduisent à la chambre du roi située à peu près au dessus de la seconde vers le milieu de la pyramide à environ 160 pieds du sol. Au milieu est un sarcophage de pierre d’environ 7 pieds de long sur 11 de large et 3 1/2 de haut. Il rend le son d‘une cloche quand on le frappe ; le couvercle en a été enlevé et les parois ébréchées ; la hauteur de cette salle est de 19 pieds, sa longueur de 32, sa largeur de 16 ; le plafond est construit de pierres d'un seul morceau qui en parcourt toute la longueur.
La pyramide de Cephrennes est la seule qui ait conservé son revêtement de granit. Mycerinus n’a rien qui puisse intéresser puisqu'elle est bouchée. Non loin de Cephrennes, en descendant imperceptiblement vers l'ouest, on voit la tête du fameux sphinx si souvent décrit.

Une excavation où l’on reconnaît une chambre

La quatrième pyramide est de 100 pieds plus basse que les autres et terminée par une plate-forme irrégulière. Ces quatre grandes pyramides sont entourées d’autant de petites qui ont toutes été fouillées et plus ou moins démolies pour y découvrir des chambres.
Après l'excursion intérieure dans la pyramide de Çheops, on peut en faire une à l’extérieur qui n'est pas la moins fatigante, par l'angle nord-est où la montée est plus facile. (...) À deux tiers de l’élévation totale du monument on se repose dans une excavation où l’on reconnaît une chambre, par laquelle on avait tenté de pénétrer dans l'édifice avant d'avoir découvert l'entrée actuelle.
De la plate-forme qui résulte de la destruction de trois ou quatre assises, on jouit d'un coup d'œil magnifique. À l'orient se déroule à vos pieds la riante vallée du Nil, tandis qu'à l'occident le regard se perd dans l'immensité du désert le plus aride.”

dimanche 28 mai 2017

“Peut-on imaginer une histoire plus admirable que celle de la construction de la grande pyramide ?” (Jean Capart, XXe s.)


De l’égyptologue belge Jean Capart (1877-1947), qui fut conservateur en chef aux Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles et directeur de la Fondation Égyptologique Reine Élisabeth, ces extraits de l’opuscule Le Message de la vieille Égypte (Bruxelles, 1941), dans lequel l’auteur a regroupé quelques pages de plusieurs de ses écrits.
photo attribuée à Mohammedani Ibrahim, photographe de Reisner (1927)
Si l'on voyait réunis, sur les rayons d'une bibliothèque, tous les livres écrits au sujet de la grande pyramide, on serait probablement surpris de leur nombre et personne n'oserait entreprendre la tâche redoutable de les lire tous. Malgré cela, il faut bien constater qu'il n'existe pas encore un livre d'ensemble, sérieusement documenté, “le livre” sur les pyramides.
Ces masses colossales de Guizeh ont, plus que toutes les autres, surexcité l'imagination des peuples. Les historiens arabes leur ont consacré de nombreuses pages où l'on pourrait glaner pas mal de détails piquants sur les légendes que redisaient les habitants de l'Égypte au sujet de ces constructions prodigieuses. La plupart des conteurs arabes n'ignoraient pas que les pyramides sont des tombeaux et ils ont enregistré, dans leurs indigestes compilations, des souvenirs de l'époque où les khalifes les faisaient violer pour en dérober les trésors. Mais le désir d'enjoliver les histoires a conduit ces écrivains crédules à rapporter trop souvent des détails d'une ingéniosité puérile. (...)
À toutes les époques, l'imagination s'est exercée sur les pyramides plus que sur aucun autre monument du monde entier. (...)
La seule explication logique de ce débordement d'interprétations symboliques et scientifiques qui dépassent les frontières de la simple raison, se trouve dans le caractère réellement extraordinaire que présente pour nous la grande pyramide. (...)

Prévision, ordre et calcul

Tout, dans une pyramide, révèle la prévision, l'ordre et le calcul. Quelles qu'en aient été les dimensions, la pyramide a dû exister tout entière dans l'intelligence de l'architecte avant d'être exécutée dans la pierre. Peut-on imaginer une histoire plus admirable que celle de la construction de la grande pyramide ? Il est bien certain que nous aurions peine à la raconter avec toute la précision de détails que réclamerait la curiosité (...).
Dès que le roi a commandé le travail et qu'il a donné à l'architecte les pouvoirs nécessaires pour mettre en action le machinisme formidable qui en assurera l'exécution, les forces s'organisent dans toute l'Égypte pour ce seul but.
Le bureau de l'architecte dresse les plans et calcule les quantités relatives des divers matériaux à mettre en oeuvre. Si l'on peut trouver sur le plateau même de Guizeh un calcaire grossier qui suffira pour les parties inférieures, ce n'est que dans les carrières situées sur l'autre rive du Nil, dans la région de Tourah et de Massarah, que l'on exploite la belle pierre blanche qui servira pour les maçonneries soignées et surtout pour les dallages et les revêtements.
Au début, l'architecte avait prévu que la chambre funéraire serait creusée à 40 mètres de profondeur sous le niveau du sol. Un peu plus tard, il décida d'élargir sa conception du monument et de réserver une chambre dans l'épaisseur de la maçonnerie. Pour les couloirs d'accès, les murs et les plafonds de cette chambre, il fallut des blocs de dimensions considérables, afin d'assurer la résistance aux pressions prévues. Plus tard, encore, par un nouvel agrandissement de la pyramide, l'architecte fut amené à recourir au granit. (...)

Quinze cents blocs par jour !

La masse de pierre employée dans la construction est si énorme que nous pouvons à peine nous représenter le mouvement de fourmilière de tous ces hommes, s'affairant autour de l'édifice pour traîner, élever, placer chaque pierre à l'endroit voulu. On peut admettre en moyenne deux millions six cent mille blocs d'un mètre cube, pesant chacun environ 2.500 kilos. Si la construction a duré vingt ans, comme le dit Hérodote, et qu'on a travaillé seulement trois mois par an, cela implique le placement de près de quinze cents blocs par jour ! (...)
Aucune solution n'est pratiquement possible si l'on n'accepte l'emploi de nombreuses batteries d'appareils en bois disposés les uns au-dessus des autres, de gradins en gradins et qui élèvent les pierres par un procédé analogue à celui que les Égyptiens ont appliqué en tous temps pour leurs machines d'irrigation, appelées à présent des chadoufs. 

Le triomphe d'une organisation excellente

Celui qui considère ces problèmes voit, dans la pyramide, le triomphe d'une organisation excellente, où la tâche de chacun est minutieusement déterminée à l'avance. Sans cela, des escouades de milliers d'ouvriers se transforment en quelques instants en une tourbe indisciplinée, dès que les ordres des chefs se mêlent et se contredisent. Les travailleurs sont comme une armée qui marche à la bataille en ordre parfait. Un rouage faussé et la troupe est livrée à une panique indescriptible. Nulle part il ne peut se produire d'arrêt imprévu. La carrière doit avoir débité ses blocs au moment où arrivent les bateaux. Au débarcadère doivent être rangés les traîneaux qui se mettent en marche régulièrement, sous peine d'être retardés en cours de route. Au pied de la pyramide, les accumulations de pierres ne tarderaient pas à former une barrière infranchissable. Les assises n'ayant pas toutes la même hauteur, les blocs qui arrivent, marqués à l'encre rouge, ne peuvent être employés au hasard, mais doivent être gardés en séries. Le matériel s'use, les hommes sont malades ou meurent. Il faut, de plus, veiller à leur logement, à leur habillement, à leur nourriture. C'est à ce dernier détail que pensaient les drogmans égyptiens qui prétendaient lire sur la pyramide, à l'intention des touristes grecs, le total des sommes dépensées en radis, en oignons et en aulx pour les ouvriers. Auprès du chantier se tenait aussi l'armée des scribes qui avaient pour mission de diriger, de contrôler toutes les opérations et d'en tenir un compte exact.(...)

Un tel travail confond l'imagination

En dépit de la complexité d'une telle organisation, l'architecte ose même un remaniement du plan intérieur. Agrandir la pyramide ne soulevait pas de difficultés. On la bâtissait par massifs s'appuyant les uns sur les autres et, presque jusqu'au dernier moment, on pouvait, en même temps qu'on l'élevait, la revêtir de manteaux s'éloignant de plus en plus de l'axe central. Au contraire, toute modification aux appartements entraînait des problèmes qui semblent insolubles, à moins d'admettre que les constructeurs laissaient, presque jusqu'à la fin des travaux, une large brèche ouverte à travers la maçonnerie, sur la face nord, où débouchaient les couloirs d'accès.
On serait tenté de dire qu'un tel travail confond l'imagination. Il faut croire cependant qu'il restait dans la limite des possibilités normales, car nous avons vu des rois non contents d'une seule sépulture ordonner la construction, simultanée ou successive, de deux tombes gigantesques. Djeser avait un immense mastaba dans la région d'Abydos et une pyramide à Saqqarah, avec ses magnifiques temples funéraires. L'effort fut répété par Snefrou, qui possédait la pyramide de Meidoum et celle de Dahchour nord, toutes deux de dimensions colossales. Ces travaux, loin d'épuiser les ressources de l'Égypte, ne firent que préparer les voies à la construction de la grande pyramide de Khéops. Si la pyramide sud de Dahchour n'est pas celle de Houni, on sera tenté d'y reconnaître une seconde pyramide de Khéops. (...)
En examinant la construction de la pyramide, nous n'avons considéré que le tombeau proprement dit. Cependant, nous avons appris, en visitant les nécropoles, que la sépulture royale comprenait deux parties : la pyramide et le temple. C'est dans ce dernier que les architectes trouvaient surtout l'occasion de montrer leur habileté et leurs ressources. C'est là qu'ils avaient à résoudre les nombreux problèmes soulevés par la traduction, en matériaux durables, des formes et des proportions de la construction en matériaux moins résistants.

samedi 27 mai 2017

“Les pyramides ont sans doute été construites d'après un formulaire pratique résultant d'une longue expérience” (Marcelle Baud - XXe s.)


Extrait de Égypte - Les Guides bleus, Hachette, 1956
Texte de Marcelle Baud (1890-1987), élève diplômée de l’École du Louvre, ex-attachée à l’Institut français d’archéologie du Caire, et Magdelaine Parisot.
Photo datée de 1920. Auteur non mentionné
Les pyramides sont des tombes royales : la certitude en est acquise depuis l'antiquité et les multiples théories contradictoires se renouvelant sans répit qui tendent à méconnaître ce caractère exclusif ne méritent même plus l'examen.
Elles sont toutes sur la rive gauche du Nil, et pour la plupart dans la partie de l'Égypte comprise entre la pointe du Delta et Fayoum. Il ne semble pas qu’on ait construit des pyramides après l'invasion des Pasteurs. Abandonné depuis lors en Égypte, ce mode de sépulture fut repris de long siècles après, par les rois éthiopiens de Nouri et du gebel Barkal, et ceux de Méroé, mais subit une déformation et constitua un type nouveau que nous n’avons pas à examiner ici.
Les pyramides (arabe, el-haram) avaient chacune leur nom, formé du nom royal de leur possesseur et d'une courte formule attributive. On connaît les noms de 24 pyramides environ (...).

Des agrandissements successifs d'un noyau initial
Les pyramides n’ont pas été construites à vue d'oeil et sans aucun plan, mais sans doute d'après un formulaire pratique résultant d'une longue expérience.
Les proportions en étaient établies à l'aide de calculs dont on a pu se faire idée par le papyrus mathématique du musée Britannique. Des considérations tirées de la comparaison des formes dans certaines pyramides induisirent Lepsius, et d’autres à sa suite, à supposer que ces monuments n'avaient pas été bâtis d’une seule venue, mais résultaient des agrandissements successifs d'un noyau initial.
Les pyramides étaient, sauf les plus anciennes, bâties sur plan carré et orientées avec exactitude. Elles étaient assises de préférence sur un sol rocheux, à l'abri de l'inondation. Les accidents du terrain ne rebutaient pas le constructeur, qui savait en tirer le meilleur parti. Quand les pyramides n'ont qu’une chambre, cette chambre est toujours excavée dans le roc. Dans le cas contraire, l'une est dans le sous-sol, tandis que l'autre ou les autres s'abritent dans le noyau construit. L'aménagement de la chambre souterraine comporte des éléments rapportés : les dalles de granit et les revêtements des parois.

Le noyau de la pyramide est tantôt en pierre, tantôt en briques crues, monté au moyen du plan incliné. Le revêtement (calcaire ou granit) était fait dans le sens inverse, c'est-à-dire de haut en bas ; au fur et à mesure qu'une assise était terminée, on abaissait d'autant le plan incliné.
Les couloirs, partie excavés, partie bâtis dans le noyau, étaient séparés de la chambre par une fermeture à herse, formée d'une ou de plusieurs dalles de granit glissant verticalement dans des coulisses. L’orifice extérieur était également fermé par un système de herse qui pouvait varier d’une pyramide à l'autre. Quoi qu'il en soit, cette dalle était elle-même recouverte après coup par le revêtement. Quant aux questions que soulève l’aspect extérieur de la pyramide complètement revêtue, nous les négligeons résolument ; aucune des données fournies par Hérodote et les écrivains arabes n'étant acceptable dans sa forme.

Histoire des pyramides de Guizèh
Le récit d'Hérodote (II, 121-136), le plus ancien que l'on possède sur les pyramides de Guizeh, peut se résumer ainsi : Khéops, constructeur de la première pyramide, infligea l'obligation de la corvée à son peuple. Cent mille travailleurs se relayèrent tous les trois mois pour exploiter les carrières de la chaîne arabique (Tourah et Maasarah), pour transporter les blocs à pied d'oeuvre, construire la chaussée, travail qui dura dix ans, et enfin la pyramide elle-même, travail qui dura vingt ans. On l'éleva degré par degré au moyen de machines formées de “petites pièces de bois” qui étaient en nombre égal aux gradins ou que l'on montait au fur et à mesure. Khéphren ne fit qu'imiter son père : sa pyramide différait toutefois de la première, outre ses dimensions un peu réduites, en ce qu'elle avait un premier degré en marbre d’Éthiopie (lisez granit), et que son sous-sol n’était pas envahi par l'eau du Nil.
À l’inverse de ses prédécesseurs, qui avaient fermé les temples, Mykérinos fut un homme pieux. Sa pyramide coûta moins de peine à son peuple que les précédentes. Elle était revêtue, à moitié, de pierres d'Éthiopie. Quelques Grecs attribuèrent plus tard de ce monument à la courtisane Rhodope, contemporaine d'Amasis, attribution contre laquelle s'élève Hérodote. Toujours est-il que Mykérinos put, après mort, jouir de sa sépulture, tandis que Khéops et Khéphren en furent privés par le peuple indigné des mauvais traitements qu’ils lui avaient infligés. Ajoutons qu’Hérodote mentionne sur le revêtement de la grande pyramide une inscription relative au payement en nature des ouvriers.
À quelques variantes près, Diodore ne fait que reproduire ce récit. Selon lui, Mykérinos mourut avant l'achèvement de sa pyramide, bien que celle-ci soit décrite comme terminée ; la moitié inférieure de son revêtement était en pierre noire semblable à la pierre thébaïque. Le monument, d'un travail soigné, portait sur sa face septentrionale le nom du roi. Strabon ne parle pas longuement des pyramides, mais donne un détail intéressant gui a beaucoup attiré l'attention des modernes, en ces derniers temps : la grande pyramide était fermée par une pierre mobile.
La seule notion à retenir du passage de Pline est celle des auteurs qui traitèrent des pyramides : c'étaient, outre Hérodote, Evhémère, Douris de Samos, Aristagoras, Dionysius, Artémidore, Alexandre Polyhistor, Butorides, Antisthènes, Démétrius, Démotélès, Apion.

D'un seul jet
La tradition classique, puisée à une source qui ne remonte pas au-delà du Ve s. av. J.-C., nous apprend que les pyramides de Guizèh furent construites d'un seul jet. Selon le Dr Borchardt, la pyramide de Khéops porte au contraire la trace de trois états successifs. Le premier projet n'avait prévu qu'une seule chambre creusée dans le rocher : il aurait été modifié avant son complet achèvement, et sensiblement agrandi ; on aurait alors aménagé dans l'épaisseur de la maçonnerie une seconde chambre ; mais ce deuxième plan, ne répondant pas davan,tage à la magnificence de Khéops, on décida un nouvel agrandissement et c'est à ce dernier projet que l'on doit la grande galerie et la vraie chambre du tombeau. Enfin, les derniers travaux sur les pyramides (M. J.-P. Lauer), ont révélé que les quatre blocs d'angle du dernier état étaient littéralement encastrés dans le radier de façon à maintenir une parfaite cohésion de la base.
La deuxième pyramide a conservé la trace de deux états, dus également à un changement de plan opéré en pleine période de construction. La troisième pyramide, agrandie aussi (de huit fois son volume primitif, selon Borchard) pendant le règne de Mykérinos, fut restaurée sous les rois saïtes. Une nouvelle chambre fut creusée, plus basse et à l'ouest de l'ancienne. Cette restauration avait été motivée par une violation au cours des troubles de la XXe dynastie, époque qui fut aussi fatale à un grand nombre de tombes thébaines. Fl. Petrie fait remonter la violation de la nécropole memphite à la fin de l'Ancien Empire, c'est-à-dire pendant les années stériles en monuments qui s'étendent de la VIe à la Xe dynastie. Quelle qu'en soit l'époque, nous pensons que cette violation est antérieure au voyage d'Hérodote. Quand il visita l'Égypte, on connaissait plus ou moins l'économie intérieure des pyramides. Les momies de Khéops et de Khéphren n’étaient probablement plus dans leurs sarcophages : la légende populaire de l’impiété de ces deux rois n’est née que du besoin d’expliquer le vide des deux tombeaux.

Quoi qu'il en soit, les pyramides conservèrent leur revêtement à peu près pendant toute l'antiquité et le Moyen Âge. On avait cessé, dès l'époque chrétienne, de les considérer comme des tombeaux. Les écrits byzantins (...) les donnent en se fondant sur une fausse étymologie (froment), comme d'anciens greniers royaux, et cette fausse attribution persiste jusqu'à la fin du XIVe s. “Quand nous fusmes venus à iceux greniers” écrivait en 1395 le pèlerin Simon de Sarrebruche. Mais, comme ces greniers pouvaient receler des trésors, la première pensée des Arabes fut d'y pénétrer. C'est ce que fit le calife Al-Mamoûn qui, arrêté dans l'exploration de la grande pyramide par le bloc de clôture placé à la bifurcation du couloir ascendant, tourna ce bloc et arriva jusqu'à la chambre du sarcophage. On raconte qu'il trouva un cercueil, renseignement qui, s'il n’est pas exact, n'est pas nécessairement en contradiction avec la thèse moderne de la spoliation des tombeaux, puisque les anciens tombeaux, nous le savons aujourd'hui, furent ultérieurement utilisés comme de véritables dépôts de momies. On s'attaqua ensuite aux revêtements. Ils fournissaient des blocs d’une exploitation facile pour la construction des monuments dont les sultans couvrirent leur capitale. Le même Simon de Sarrebruche vit les degrés de pyramide “à moitié descouverts” et des ouvriers occupés à faire rouler de haut en bas les pierres “qui font la couverture”. Le produit de cette dévastation allait pour les deux tiers aux constructions du sultan et pour un tiers aux maçons. On estime, d'après les récits des écrivains arabes et des voyageurs, que la 3e pyramide entamée dans le cours du XVe s. avait entièrement perdu son revêtement au siècle suivant, et que la 2e, plus longtemps épargnée, puisque son revêtement existait encore en très grande partie lors du voyage de Greaves en 1638, le perdit entre cette époque et l’arrivée de l'Expédition française.

jeudi 25 mai 2017

“Si la Grande Pyramide a vraiment été construite pour abriter la momie du roi Khéops, on ne peut pas dire que l'idée fut une réussite” (Guide touristique Cook - XIXe s.)

La flotille des invités du vice-roi passant non loin des Pyramides de Guizeh
en novembre 1869
Texte extrait du guide Cook's tourists' handbook for Egypt, the Nile, and the Desert, édité en 1876 par Thomas Cook & Sons qui réalisèrent leur premier voyage en Égypte en 1860. “Alors que Thomas Cook, le père, avait plutôt "travaillé" sur l'Europe, l'Amérique et la Terre Sainte, son fils John Mason entrevoit le potentiel que peut représenter l'Égypte, avec sa richesse historique et sa croissante présence anglaise. Ce premier périple en terre pharaonique constitue une véritable aventure puisqu'aucune infrastructure touristique n'existe alors.” (extrait d’égyptophile)

From Ghizeh the road runs straight to the Pyramids on a broad, firm embankment, crossing the bright green cultivated land annually flooded by the fertilizing Nile waters. On the right and left the half-naked peasants are seen working on the land, with their primitive-looking implements, irrigating, ploughing, etc. (...). At length the visitor passes beyond the line of vegetation, and reaches the great ocean of desert sand, on the shore of which stand in desolation the colossal Pyramids.
Upon a rocky plateau of limestone, about forty feet above the surrounding plain, are situated the three Great Pyramids, several smaller ones, many ancient tombs, and the colossal Sphinx.
From the vast immensity of the desert landscape, and the absence of objects for comparison, the Pyramids seem scarcely larger on approaching them than when seen two or three miles off ; but when actually reached, a sense of their immensity comes over the mind with almost appalling effect. The best way to get an idea of their immense magnitude, as Zincke points out, is to stand in the centre of one side, and look up to the summit. "The eye thus travels over all the courses of stone from the very bottom to the apex, which appears literally to pierce the blue vault above. This way of looking at the Great Pyramid, perhaps, is a way which exaggerates to the eye its magnitude unfairly - makes it look Alpine in height, while it produces the strange effect just noticed.''
(...)

Un revêtement “recouvert de sculptures et d’inscriptions”

The usual process in Egyptian Pyramid building seems to have been to leave a nucleus of solid rock, and enclose it in a series of steps, formed of huge blocks of stone. Fresh series of steps were added to the outside, till the requisite dimensions were obtained. Then the steps were filled up with smooth polished stone, covered with sculptures and inscriptions. The interior chambers and passages were then used on the occasion of the sepulture of the illustrious builder, and the entrance hermetically sealed. From most of the Pvramids the outer polished stones have been removed, to furnish materials for the edifices of the Mahomedan epoch. So that now there remains in most cases the series of colossal steps up which visitors climb to the summit. Anciently each Pyramid had a temple near the base, in which divine honours were paid to the deified monarch for whom the pile was reared.
(...)
At the summit of the Pyramid is a platform about thirty feet square, from which a fine view is obtained. "There is something unutterably impressive," says a recent visitor, "steals over one's mind as one stands upon the top of that wonderful monument of ancient greatness and power. The long line of vegetation that separates the fruitful valley of the Nile from the arid desert can be traced and defined as distinctly, as far as the eye can reach (...). Along the line of this sea of sand, stretching into the far distance, a number of minor Pyramids are seen, past Old Cairo, and the site of Heliopolis, the 'city of the sun', the city called on in the 45th verse of the 41st chapter of Genesis. (...)

Intérieur de la Grande Pyramide

The Interior of the Great Pyramid was forcibly opened to view by the Caliph-el-Mamoon, a thousand years ago, in 820 A.d. He was the son of the well-known friend of our schooldays, Haroun-el-Raschid, and was incited by the hope of discovering treasure. The passage made by his workmen through the solid masonry, and leading to the true entrance to the Pyramid, is now choked up with rubbish.
At the present day the visitor enters at about forty feet from the base of the northern side, and descends by a massive vaulted gallery to a subterranean chamber, 347 feet from the entrance, and about 90 feet below the base of the Pyramid. This chamber measures 46 feet by 27 feet, and is about 11 feet in height. Mariette Bey argues that the builders of the Pyramid intended this chamber to be mistaken for the principal chamber of the Pyramid, and so serve to conceal the real resting-place of the royal mummy.
At rather more than sixty feet from the entrance, an upward passage, once carefully closed with an immense block of stone, leads towards the centre of the Pyramid. At a distance of 125 feet, it reaches what is called the Great Gallery.
At this point is the opening to what is called the Well, 191 ft. deep (communicating with the subterranean chamber above described), which was probably used for communication with various parts by the workmen in constructing the Pyramid.
Before ascending the Great Gallery, a horizontal passage is seen, 110 feet in length, leading to a chamber 18 feet by 17 feet, and 20 feet high, known as the Queen's Chamber. Mariette Bey supposes that the entrance to the Great Gallery was once hermetically sealed ; so that if successful in reaching the chamber now under notice, explorers might be led to suppose that the whole secret of the Pyramid was revealed.
But the Great Gallery, 151 feet long, 7 feet wide, and 28 feet high, with a surface of smooth polished stone, leads upwards to a vestibule once closed with immense granite portcullises.
Beyond is the King's Chamber, the chief chamber of the Pyramid, 34 feet 3 inches in length, 17 feet 1 inch broad, and 19 feet 1 inch in height. It contains the remains of a lidless sarcophagus of red granite. If the mummy of King Cheops ever rested in it, and the Pyramid was really built to guard that mummy, it cannot be said that the idea has been successfully worked out. The Pyramid is there, but the great king's remains have disappeared - how or when, none can say.
Piazzi Smith, and others who unite in his views, assert that the so-called sarcophagus is really a " coffer," designed to perpetuate a standard measure of capacity to all time, and exactly equivalent to the laver of the Hebrews, or four quarters of English measure.
Above the King's Chamber are two or three other rooms, apparently only constructed to lessen the immense weight of the upper part of the Pyramid.
What the Pyramids really were intended for, and who built them, are questions over which there has been an immense amount of argument and conjecture. Egyptologists are generally agreed that they are royal tombs, reared by successive stages, as above described, in the lifetime of the monarch, and at his death cased over with polished stone, and closed up. The Great Pyramid is assigned to Cheops by Herodotus, who tells a long story about the making of the causeway for the transfer of materials in ten years, and the building of the Pyramid in twenty more, 100,000 men being employed, and relieved at intervals of three months. Diodorus, Pliny, and others tell similar stories, but all written record of the Great Pyramid is, to say the least, doubtful. Cheops is considered to be identical with Shoofoo, third monarch of the fourth dynasty, who reigned over Egypt between twenty-four and forty-two centuries before the Christian era. The visitor must remember that the different schools of Egyptologists differ at least twenty centuries from each other in their chronological statements.
(...)

Seconde pyramide

The Second Pyramid is assigned by Herodotus to Cephrenes, the brother of Cheops. Cephrenes is considered identical with the Shafra whose name is often found on monuments. This Pyramid is 447 feet high, and has a base line of 690 feet. This Pyramid is very difficult to ascend, as towards the top the ancient polished casing still exists. If the visitor cares to see the feat, one of the Arabs will run down from the top of the Great Pyramid, and across to the Second, and ascend to its summit, all in less than ten minutes, for a trifling gratuity. The interior gallery and chamber of this Pyramid were discovered by Belzoni in 1816, but had been previously opened by Sultan Othman six centuries before.

Troisième pyramide

The Third Pyramid, that of Mycerinus, is only 203 feet in height, its base line being 333 feet. A wooden mummy case and mummy from this Pyramid are now in the British Museum. A sarcophagus, also found here, was lost at sea with the vessel that was transporting it.
The ancient story of the fair Egyptian princess, who was said to have reared this Pyramid with the fortunes of her lovers, and whose voluptuous life was celebrated by Sappho, and also the story of Rhodope, related by Strabo, are, of course, not to be taken as historic truth. Rhodope was a beautiful Greek girl, who, whilst bathing in the Nile, attracted the very birds of the air with her beauty. An eagle flew away with one of her slippers, but let it fall over Memphis. It was seen by Pharaoh, the owner was sought out, and, as the story goes, she became Queen of Egypt, and was buried in this Pyramid.
(...)
The Causeways by which the materials were brought for the construction of the First and Third Pyramids still exist, though in diminished proportions. That leading to the Great Pyramid is 83 feet in height and 32 feet broad. It was by these causeways, the smooth stones forming the outer casing of the Pyramids, were retransported by the Caliphs and Sultans in order to erect their Mosques and Palaces."

mercredi 24 mai 2017

Selon J.-R. Delaistre (XIXe s.), les pyramides d’Égypte “surchargent la terre d'un vain poids”


Texte extrait du Manuel de l'architecte et de l'ingénieur : ouvrage utile aux entrepreneurs, conducteurs de travaux, maîtres maçons, de J.-R. Delaistre, ingénieur pensionné et ancien professeur à l'Ecole Militaire de Paris (1825)
Illustration extraite de "The Land of the Pyramids", par  J. Chesnay (1884)
“... les Égyptiens peuvent être regardés comme les premiers qui aient fait de l'architecture une science et un art. Chez eux, on trouve des proportions géométriques qui assurent la solidité de la construction. Leurs lignes, que n'approuverait pas un goût sévère, sont au moins remarquables par leur régularité. Témoins ces fameuses pyramides qui ont triomphé du temps depuis quarante siècles, et dont la hardiesse de conception étonnante excite encore l'admiration. Mais, quoiqu'elles attestent que les arts étaient cultivés chez cette nation, quoi qu'elles témoignent de la science de ceux qui les ont construites, elles prouvent en même temps que le sentiment du beau, sentiment aussi délicat qu'il est exquis, seule véritable base des arts, leur était inconnu.
En effet, la perfection réelle de l’architecture est de cacher le travail de l'homme sous le charme de son ouvrage ; elle doit toujours servir à l'utilité, plaire d'autant plus qu'elle est plus commode.Tous ses ornements, tout ce qu'il y a de beau dans ses créations, doit ressortir du fond, même de ce qui lui est nécessaire. Toute autre conception, telle hardie qu'elle soit, peut bien un instant, par l’étonnement qu'elle cause, forcer une sorte d'admiration et d'éblouissement ; mais elle ne saurait longtemps plaire à l'homme civilisé qui demande à l'architecture ce qu'elle est appelée à produire, des édifices utiles à l'espèce humaine, et dont tous les matériaux révèlent d'une manière heureuse cette même utilité.
Telles ne sont pas, sans doute, les pyramides d'Égypte. À la vue de ces masses orgueilleuses, élevées par l'esclavage, pour satisfaire la bizarre présomption d'obscurs monarques, et qui surchargent la terre d'un vain poids, notre âme erre dans un vague indéfini, inexprimable ; elle est agitée de mille sensations, admirant, il est vrai, l'immense force qui les a construites, mais sans aucun mélange de reconnaissance ou de plaisir ; la pensée se reporte sur ces temps antiques, elle voit des générations entières se consumant, pendant des siècles, sur les monuments destinés à flatter l'inconcevable délire d'orgueil et les frivoles passions de superbes despotes. Nous gémissons, et après le premier tribut d'admiration arraché par ces étonnants débris d'une antiquité presque fabuleuse, revenant à des sentiments plus dignes de l'homme, nous sommes tentés de maudire la force magique et barbare qui nous les a conservés.

samedi 20 mai 2017

Les pyramides du plateau de Guizeh, placées “au rang des plus grandes entreprises de l'homme”, selon Jean-Baptiste Apollinaire Lebas (XIXe s.)


Le Français Jean-Baptiste Apollinaire Lebas (13 août 1797 - 12 janvier 1873) était ingénieur de la Marine. Il fut chargé de ramener un obélisque de Louxor et de l’ériger sur la Place de la Concorde à Paris, le 25 octobre 1836.
Le texte qui suit est extrait de l’ouvrage qu’il consacra à cette fantastique aventure humaine et technique L'obélisque de Luxor : histoire de sa translation à Paris, description des travaux auxquels il a donné lieu, 1839
photo de Francis Frith (1859)
Le 30 juillet (1831) au soir, la flottille appareilla de Boulac pour la Haute-Égypte. Nous allions enfin atteindre le but désiré ; c'est alors que, rassuré par la présence des cawas qui montaient quatre de nos bateaux, je me décidai à faire une rapide excursion jusqu'aux pyramides de Giseh.
Ces monuments, dont l'aspect est si grandiose, si imposant lorsqu'on les aperçoit des bords du fleuve, perdent de leur grandeur et de leur proportion à mesure qu'on gravit le plateau sur lequel ils sont posés. La raison en est, que leurs formes rentrantes et anguleuses les dissimulent à l'œil, et qu'après avoir traversé la zone cultivable, on ne trouve plus aucun objet qui puisse servir de termes de comparaison. Quoi qu'il en soit, le jugement s'égare en présence de ces masses régulières qui s'élèvent au milieu d'un vaste désert.
Mais si l'on énumère le nombre (203) d'assises en grosses pierres qui constituent chacun de ces immenses escaliers pyramidaux, si l'on compare la hauteur de la marche moyenne à la taille d'un homme ordinaire, si l'on réfléchit que vu à une petite distance, le sommet paraît se terminer en pointe, tandis qu'il offre en réalité une surface équivalant à quarante mètres carrés, alors toute l'attention se porte sur des dimensions insolites que l'imagination seule peut embrasser, et qui, appréciées à leur valeur positive, et réduites en chiffre, donneront pour le côté de la base 233 mètres, pour hauteur totale 146 mètres, et pour le volume 2.662.628 mètres cubes.
Nous pénétrâmes dans l'intérieur de la plus grande pyramide par une ouverture pratiquée au tiers environ de la face ouest, et formant un canal incliné. Guidés à la lueur des flambeaux à travers ces antiques retraites, nous parcourûmes, avec une admiration qui commandait parmi nous le silence et une sorte de stupéfaction, de longues galeries et deux salles, dont la plus vaste renferme un beau sarcophage. Jamais rien de si grandiose n'avait frappé mes regards, c'est un travail gigantesque qui semble dépasser les efforts humains. 

"l'antique civilisation d'une société sans rivale"
La quantité de matériaux employés à la construction des Pyramides; les difficultés que durent offrir la superposition de ces blocs, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, la durée, la solidité de ces masses inébranlables, aussi peu susceptibles de dégradation que les chaînes de montagnes qui limitent l'Égypte ; les cent mille ouvriers qui y travaillèrent pendant plus d'un siècle, les placent au rang des plus grandes entreprises de l'homme.
Quelle patience, quelle pratique suivie n'a-t-il pas fallu pour diriger, coordonner tant d'immenses détails ! Les Pyramides, quoi qu'on en ait dit, n'en attestent pas moins aux générations présentes, comme elles le témoigneront aux siècles à venir, l'antique civilisation d'une société sans rivale, qui a pu trouver en elle des ressources suffisantes pour faire élever ces vastes nécropoles et des hommes capables de concevoir et de réaliser un semblable projet.

vendredi 19 mai 2017

Les mérites artistique et scientifique de la Grande Pyramide, selon Amand Biéchy (XIXe s.)

Extrait de l’ouvrage Traité élémentaire d'archéologie classique, 1846, par Amand Biéchy (1813-1882).
Cet “agrégé des lycées pour l’enseignement des lettres” est également l’auteur de La Peinture chez les Égyptiens, édité en 1868.
photo d'Antonio Beato, vers 1880
Il existe aujourd'hui encore un assez grand nombre de pyramides dans toute l'Égypte ; mais les plus remarquables par leurs masses sont celles de Ghizé. Là, comme partout, elles sont divisées par groupes symétriques. Ces constructions ont besoin d'être étudiées de près pour être bien appréciées ; elles semblent diminuer de hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est que lorsque l'on est parvenu à leur base, et que, levant la tête vers leur sommet, on cherche à les embrasser du regard, qu'on peut se faire une idée juste de leur masse et de leur immensité.
Le sol sur lequel repose la grande pyramide de Ghizé est un rocher élevé de près de cent pieds au-dessus du niveau des plus grandes eaux du Nil, et qui forme un solide dont on n'a point trouvé la base à une profondeur de plus de deux cents pieds. Tout autour, et au loin, s'étend le désert, où la présence de l'homme ne se manifeste que par les ossements impitoyablement exhumés de leurs tombeaux. La surface de ce rocher est creusée à une profondeur de cinq pieds huit pouces et demi : c'est dans ce creux que plonge la première assise de la pyramide.

“Bien que quarante siècles aient passé sur ce gigantesque monument, n'a-t-on remarqué en aucun point ni le plus léger écart ni la moindre dégradation”

Les autres assises, au nombre de deux cent deux, s'élèvent successivement sur cette base, et les unes au-dessus des autres, en diminuant de superficie, de manière que chaque assise supérieure laisse tout à l'entour la surface de l'assise immédiatement inférieure à découvert sur une largeur de neuf pouces et demi. La pyramide entière a quatre cent vingt-huit pieds et quelques lignes d'élévation verticale au-dessus du rocher qui porte l'assise inférieure ; mais deux assises manquent au sommet, ce qui portait la hauteur primitive de la pyramide à un peu moins de quatre cent cinquante pieds. La base du monument, qui est quadrangulaire, a sept cent seize pieds et demi de côté ; ce qui donne à la masse entière un volume d'un million quatre cent quarante-quatre mille six cent soixante-quatorze toises cubes. Malgré l'énormité d'une telle construction, le soin le plus minutieux y a présidé jusque dans les moindres détails. Chaque pierre des quatre arêtes est incrustée dans la suivante ; la pierre inférieure, creusée de deux pouces, reçoit une saillie égale de la pierre supérieure, et chaque arête est ainsi liée de toute sa hauteur ; aussi, bien que quarante siècles aient passé sur ce gigantesque monument, n'a-t-on remarqué en aucun point ni le plus léger écart ni la moindre dégradation. À ce mérite artistique la grande pyramide joint un mérite scientifique : elle est exactement orientée, et chacun de ses quatre angles fait face à l'un des quatre points cardinaux. Aujourd'hui même on ne saurait atteindre ce résultat sans de grandes difficultés. Du reste, cette orientation parfaite de la grande pyramide prouve, et ce fait est d'une grande importance pour la physique générale du globe, que, depuis la construction de cet antique monument, la position de l'axe de la terre n'a point varié d'une manière sensible. La grande pyramide est le seul monument connu qui puisse fournir matière à une semblable observation.
À quarante-cinq pieds environ de la base et au niveau de la quinzième assise, la face nord-ouest de cette pyramide est percée d'une ouverture qui donne issue à une galerie par laquelle on pénètre dans deux chambres et à un puits d'une profondeur inconnue, qui se trouvent dans l'intérieur du monument. Il y a lieu de croire que ce puits communique avec la galerie que l'on avait creusée dans et sous le sphinx qui se trouve auprès.

“Il n'y a jamais eu un seul trait d'écriture sur la grande pyramide”

Quant aux inscriptions que les historiens grecs racontent avoir vues sur la grande pyramide, et par lesquelles le roi Chéops, qui la fit construire à une époque anté-historique pour l'Égypte, aurait indiqué le nombre des ouvriers et les sommes qui avaient été employées à ce monument, ces inscriptions n'ont jamais existé : il n'y a jamais eu un seul trait d'écriture sur la grande pyramide, et le sarcophage en granit qui est déposé dans la salle supérieure du monument n'en porte pas lui-même la moindre trace. La haine ardente que Chéops et ceux qui l'imitèrent avaient allumée contre eux dans le cœur de leurs sujets, en les condamnant en masse à travailler à la construction de ces pyramides, eût suffi pour détourner ce prince et les autres rois d'y placer une telle inscription. La grande pyramide, comme toutes les autres, était un tombeau : c'est ainsi qu'à côté de la manifestation la plus éclatante de la puissance humaine se trouvait aussi celle de son néant.

La démonstration de M. de Persigny sur la fonction des pyramides

Il est juste de dire cependant que, dans un ouvrage qu'il vient de publier sur les pyramides d'Egypte, et qui excite, en ce moment, le plus vif intérêt dans le monde scientifique, un savant, M. de Persigny, assigne un autre objet à la construction des pyramides. Il y démontre, par des considérations basées sur les documents les plus récents et les plus authentiques, que la destination funéraire des pyramides est tout-à-fait accessoire ; que ces merveilleuses constructions cachent un grand problème scientifique : qu'elles ont pour fonction de garantir la vallée du Nil de l'invasion des sables du Désert. Toutes, en effet, placées, soit isolément, soit en groupes, à l'entrée des vallées qui, de la région des sables mouvants, débouchent transversalement sur la plaine du Nil, et disposées selon des lois remarquables, elles arrêtent les tourbillons sablonneux, en s'attaquant aux causes mêmes du fléau, c'est-à-dire en présentant au vent du Désert, qui s'engage dans les gorges de la montagne, de grandes surfaces capables d'en modifier la vitesse et d'en amortir assez la violence pour leur ôter la force nécessaire pour soulever les sables du Désert ; de sorte que, loin d'éterniser l'orgueil et la folie des Pharaons, les pyramides seraient, au contraire, un des plus glorieux monuments de la science et de la sagesse des Égyptiens.

jeudi 18 mai 2017

“Les savants sont loin d'être d'accord sur les usages des pyramides” (Émile With - XIXe s.)


Émile With, auteur de ce texte extrait de L'écorce terrestre : les minéraux, leur histoire et leurs usages dans les arts et métiers (1874), était ingénieur civil.
En l’absence d’informations sur cet auteur, contentons-nous de l'éloge qui lui est destiné, sous la plume de Louis Reynaud, dans la préface de l’ouvrage : “Le voyage qu'on fait avec lui, dans les profondeurs de la terre, frappe l'imagination ainsi qu'un conte des Mille et une nuits ou tout autre récit dans lequel le merveilleux entre pour la plus grande part.
illustration extraite de l'ouvrage d'Émile With
Les remblais sont quelquefois des travaux passagers. Ainsi, les pyramides des Égyptiens étaient élevées au moyen de plans inclinés en terre, qu'on prolongeait souvent de plusieurs lieues pour atteindre, sur des pentes douces, le sommet. Les esclaves y traînaient les pierres de taille destinées aux assises en maçonnerie.
(...)
Les pyramides sont les plus anciens monuments arrivés presque intacts jusqu'à nous. Elles datent de trois mille ans avant Jésus-Christ. Elles sont si nombreuses et si gigantesques que l'imagination en demeure frappée ; encore ne sait-on pas combien il y en a d'ensevelies dans les sables du désert.
À l'ouest de l'Égypte, vers le Sahara, on trouve cinq groupes de quarante pyramides, dont sept sont encore parfaitement conservées ; près du Caire, à Djizeh, sont placées les trois plus grandes, auxquelles le roi Chéops a donné son nom. Cent mille esclaves, pendant dix ans, ont tiré des montagnes de l'Arabie Pétrée les pierres nécessaires à l'édification de ces constructions colossales ; l'une d'elles a 146 mètres de hauteur.
Elles sont composées de blocs calcaires avec un retrait symétrique recouvert de pierres taillées en prismes pour former une surface unie. Les galeries intérieures sont en marbre poli, et les murs des chambres en syénite. Au centre de la base se trouve un puits par lequel on descend dans les tombeaux.
Les savants sont loin d'être d'accord sur les usages des pyramides. D'après quelques-uns, elles servaient de phares aux bateliers du Nil lors des inondations de ce fleuve biblique ; orientées astronomiquement, elles formaient les points de repère aux caravanes égarées dans les déserts du Sahara. Leur emplacement était indiqué pendant la nuit par des feux allumés à leur sommet. Les rois conquérants savaient aussi en tirer parti comme stations de signaux.
En continuant à sonder le mystère de leur destination, on vient de découvrir un manuscrit copte d'après lequel les pyramides, ou plutôt la forme pyramidale, était exclusivement affectée aux tombeaux des rois. Le nombre des bonnes ou des mauvaises actions de ces hauts personnages déterminait les dimensions de leur dernière demeure. À en juger par le mérite général de tous les hommes, il doit exister plus de petites pyramides que de grandes. Il en est effectivement ainsi ; en comptant leur nombre et en mesurant leurs dimensions, on aura le chiffre exact de la valeur morale des souverains qui ont gouverné l'Égypte, et dont les noms sont inscrits sur la base de ces curieux monuments.

mercredi 17 mai 2017

Selon Ahmed Fakhry (XXe s.), “de tous les problèmes concernant les pyramides, leur construction est le plus déconcertant”

Texte extrait de The Pyramids, Chicago, 1961
Son auteur : Ahmed Fakhry (1905-1973), égyptologue égyptien, inspecteur du service des Antiquités. Il est intervenu sur plusieurs sites : oasis du désert libyque, anciennes mines et carrières, Dahshour, Saqqarah, Guizeh...
photo de Frank Mason Good (1839-1928)
Of the problems concerning the pyramids, their construction is the most puzzling. Even the Roman writer Pliny, who condemned the pyramids as an "idle and foolish exhibition of royal wealth," found much to wonder at. "The most curious question," he wrote, "is how the stones were raised to so great a height." Probably every visitor since that time has stared up at these colossal monuments and wondered how they were built. In the Great Pyramid alone, there are over two and a quarter million stone blocks, some of them weighing seven and a half tons. The imagination is staggered by the amount of work involved, even if done with modern equipment. 

Des chefs-d’oeuvre construits avec les techniques les plus simples
And one must always bear in mind that the ancient Egyptians built these masterpieces with the simplest methods ; even the pulley was unknown in Egypt before the Roman period. Both in quarrying and building, workmen used copper chisels and possibly iron tools, as well as flint, quartz, and diorite pounders. The only additional aids were large wooden crowbars and, for transportation, wooden sledges and rollers. If any special skill has disappeared, it is that of the overseers who supervised the timing of the various operations.
However, moving blocks that weighed between eight and ten tons (and some as much as twenty-five) was not considered difficult by people who later transported the colossus of Rameses II to the Ramesseum at western Thebes. (...) Another such feat involved the granite obelisks which still stand in the temple of Karnak at Luxor, at Mataria near Cairo, at Tanis in the eastern Delta, and in many countries outside Egypt. Some of them weigh not less than 300 tons. They had to be brought from the quarries far to the south of Aswan, unloaded from barges, and set upright upon their bases in confined spaces among already existing buildings.
Indeed, the process of quarrying, transporting, and erecting these monuments was such an ordinary matter that the Egyptians did not always consider it worthy of record. Most of the information we have is based on the study of the monuments themselves, especially those left unfinished when their builders died.

Choix de la rive occidentale du Nil
In the early years of his reign, each new king was occupied with several important matters. First, there were lengthy and complex coronation ceremonies and the smoothing-out of administrative difficulties occasioned by a change in rulers. He may also have supervised construction required by his obligation to give his predecessor a good burial. Eventually, however, the king decided to build a tomb for himself and gave orders to his architects and overseers to carry out such a project. The choice of a place for a new pyramid depended on many circumstances.
The king might choose a site near the monuments of his ancestors, or he might prefer a new location. But it had to be on the western bank of the Nile overlooking the valley. This location was preferred for two reasons : the Egyptians believed that the realm of the dead lay in the west, where the sun sets ; the western plateau, especially near the ancient capital of Memphis, suits the purpose much better than other areas. It is near the cultivated land ; it rises precipitously to a height of about 200 feet ; and its surface is almost flat, with very few natural defects. Moreover, the plateau can be reached by valleys, which in ancient times were used by the laborers as ramps for moving materials. The site also had to be composed of a solid mass of rock to support the enormous weight of the projected monument. There had to be enough space around it for the various parts of the pyramid complex and for the tombs of the courtiers, whose ideal it was to be buried by special favor near the king they had served during life. Another necessity was a sufficient supply of good stone in easily accessible places.

Déroulement du chantier de construction ; choix et mise en place des matériaux
Preparations began on the day the site was chosen. The king's highest officials directly supervised the building of his pyramid, and the ruler himself came to see the progress of the work from time to time. The builders left nothing to chance. Architects worked from a plan, which usually included all the interior passages and chambers, although some were hewn out afterward from the solid mass of masonry. The overseers calculated exactly what they needed ; gangs of stonecutters (each with its own name) began to cut stone to measure. Most of the stone used in the pyramids was limestone from the immediate vicinity. Certain parts, such as the lining for the passages and chambers, required a better kind of limestone, also quarried near Memphis. The casing was almost invariably of fine white limestone from quarries at Tura, on the eastern bank of the Nile, a little south of modern Cairo. Expeditions also went to Aswan for granite, and to other specially selected quarries.
Meanwhile, architects fixed the exact position of the pyramid. A pyramid was generally built with the sides facing the four cardinal points, possibly so that the entrance, on the north, would be toward the North Star. This orientation would not have been difficult, because the Egyptians had enough knowledge of astronomy to evolve a workable calendar at an early stage of their civilization. Next came the task of leveling the site. It has been suggested that this could easily have been done by erecting dikes around the proposed area and filling it with water. However, all the elevated parts did not have to be removed, because some could be included in the building itself.
Workers would then begin cutting the substructure of the pyramid. The best example of this stage of the work is the unfinished monument of King Neb-ka at Zawiet el Aryan, between Giza and Abusir, where one can see the descending passage, the excavation for the burial chamber with its floor of granite blocks, and the granite sarcophagus. (It is significant that the sarcophagus was put in place at this early stage.) Meanwhile, workers had built ramps from the valley, where the quarries lay, to the plateau. Stones quarried across the river or in remote regions had been carried on barges along the Nile and deposited on the shore nearest the pyramid. Now the actual transportation could begin.
(...)
La construction des rampes était un chantier presque aussi grand que celui de la construction de la pyramide elle-même
Workmen smoothed the sides of the stone blocks very carefully and laid them in place with a thin layer of mortar. After the workmen had laid the first few courses of masonry, it would have been impossible to proceed on the work without a new arrangement - something to enable the builders to reach the higher courses. From the monuments which have been left unfinished, we are quite certain that ramps of earth and rubble served this purpose. Brick retaining walls held the rubble in place, and the whole structure was removed when the work was finished. The recent discoveries at Saqqara show that such ramps were built around the Unfinished Step Pyramid, and, because it was not completed, they are still there. We may presume that the Egyptians also used this method of construction in building the true pyramids. Building the ramps was almost as great a task as building the pyramid itself. Specialists have discussed the problem in great detail ; they offer various suggestions, but most agree that no pyramid was ever built without ramps. The pyramid may have been cased from the bottom upward as the work proceeded, or from the top downward, when the monument was completed and the ramps were being removed. Both methods are possible. Judging from the construction of some of the mastabas, it is more reasonable to suppose that workmen put the casing in place as they went along, and dressed the surfaces down when demolishing the ramps.
(...)
Such work could never be done in a few years. The only record of the time necessary to build a pyramid is that left by Herodotus. He mentions that it took thirty years to construct the pyramid of Khufu, of which ten were spent in building the causeway and cutting the substructures.
Herodotus gives the number of workmen as 100.000, and says that they were changed every three months. When we examine the pyramid, and if we accept his figure for laborers, we must conclude that the completion of such a monument by ancient methods can hardly have taken less time or effort.
(...)
The now silent ruins of the pyramids and their temples were thus once crowded with priests bringing offerings to the dead kings. Today we see nothing but stone, debris, and occasional walls. But once the pyramids, with their dazzling white casings, illuminated the whole neighborhood, the splendid temples were complete, and their halls resounded to the hymns and prayers of the venerable priests, grave and dignified in their white robes. The altars were heaped with offerings and covered with flowers, and the perfume of incense added to the sacred atmosphere. But, even though the prayers are no longer heard and the walls no longer echo to the chanting of the priests, paintings and inscriptions buried deep within the tombs and temples bear witness to the bustling activity silenced by the centuries.

mardi 16 mai 2017

Adrien Corbin-Mangoux (XIXe s.), devant le spectacle des pyramides : "Ma pensée est demeurée froide et attristée"

Un texte extrait de Inauguration des eaux du Nil à Suez (1864).
Son auteur : Adrien François Corbin de Mangoux (1794-1871), substitut du roi à Bourges, oncle de Ferdinand de Lesseps, membre du conseil d’administration du canal de Suez.
Illustration extraite de L'Égypte. Vues photographiques,
d'Auguste Rosalie Bisson(1826-1900)
Un cheïk arabe, de la connaissance de notre guide, nous offrit de nous escorter jusqu'aux pyramides ; son père avait connu, nous dit-il, le général Bonaparte. Comment refuser une pareille offre ? Ce chef du désert pouvait nous être utile ; ce n'était, dans tous les cas, qu'un bacchis de plus à distribuer à notre retour. Nous partîmes donc avec le cheïk et nous n'eûmes pas lieu de le regretter, car il connaissait parfaitement la route.
(...)

L'orgueil sépulcral des Pharaons
Enfin nous aperçûmes les pyramides. Après tout ce qu'on a dit de ces grandes constructions pharaoniques, de l'imposant effet qu'elles ont produit sur certains voyageurs, il faut du courage, je l'avoue, beaucoup de courage pour déclarer, comme je le fais, la main sur la conscience, que je n'ai jamais éprouvé, dans mes nombreuses pérégrinations à travers les deux mondes, un désappointement plus complet, je dirai plus affligeant, qu'en présence de ces célèbres entassements de pierres, si éloquemment interpellés par le général Bonaparte, avant la bataille qui porte leur nom. Je les ai contemplées longtemps avec tristesse, mais avec un vif, un ardent désir de m'incliner comme tant d'autres, devant leur majesté séculaire ; je me suis reporté, par la pensée, aux temps reculés, où elles furent construites par l'orgueil sépulcral des Pharaons, et ma pensée, tout en admettant, sans conteste, le grand intérêt archéologique de ces montagnes de pierres, arrosées jadis de la sueur et du sang de tant de malheureux, ma pensée, dis-je, est demeurée froide et attristée, comme elle l'est toujours en présence d'un champ de bataille, où le vainqueur a pu acquérir quelque gloire, mais où l'humanité a eu tant à souffrir ! Plus de trois millions d'hommes ont été condamnés, pendant trente ans, à élever laborieusement la plus grande des pyramides et plus d'un million sont morts à la peine ! Plus d'un million trois cent mille mètres cubes de pierres et de maçonnerie ont été employés à la construction de ce gigantesque tombeau, qui ne renferme même plus aujourd'hui les tristes dépouilles du chef tout-puissant de la quatrième dynastie, ou plutôt de l'implacable despote, qui n'a pas craint de reposer sur une terre rouge encore du sang d'un million de ses sujets ! L'histoire rapporte que le peuple, qui souffre, mais n'oublie pas, fit lui-même, après la mort de Chéops, justice de tant de cruautés, en violant son tombeau et jetant ses cendres au vent !
Ces pyramides, si vantées, n'apparaissent d'ailleurs, je le déclare hautement, que comme un point dans l'immensité du désert, qui lui du moins est beau, majestueux et solennel, comme tout ce qui sort de la main de Dieu !
Ah ! j'aime bien mieux ce grand sphinx, enseveli dans le sable jusqu'au poitrail, dont le regard triste et sévère semble condamner, quoique préposé à leur garde, ces fastueux monuments de la vanité humaine, descendant du trône dans la tombe et toujours s'imposant, pendant la mort, comme pendant la vie !

(...)

Un “véritable labyrinthe pétrifié”
Mais pénétrons dans l'intérieur de la grande pyramide, car puisque j'en ai parlé, je dois la faire connaître telle qu'elle m'est apparue, sous tous les aspects.
L'entrée de la chambre mortuaire du roi Chéops est à trois ou quatre mètres du sol, mais elle est tellement étroite, tellement déprimée, qu'on est obligé de se courber en deux pour y pénétrer ; on glisse d'abord sur une pente très rapide de granit ; parvenu au fond de ce premier précipice, où l'on commence à perdre la respiration, l'on doit faire un brusque mouvement à droite et alors commence la plus pénible des ascensions sur des corniches de marbre, où l'on peut à peine poser le pied, et sur des degrés de granit, tellement usés par le temps qu'on ne saurait s'y maintenir sans le secours de deux Arabes ou Bédouins, qui vous tirent par devant, vous poussent par derrière ; vous crient, à chaque instant, de baisser la tête ; vous entraînent à droite, à gauche, dans tous les sens, à travers ce véritable labyrinthe pétrifié ; vous annoncent en passant (car on est dans la plus complète obscurité), que vous avez sous les pieds un puits qui a autant de profondeur que la pyramide qui le recouvre a (...) près de 480 pieds (de hauteur).

Le sarcophage de Chéops
Enfin, on parvient, tout en nage et respirant à peine, dans la grande chambre mortuaire, triste caveau de marbre et de granit, dont on peut à peine apprécier les dimensions, malgré les nombreuses lumières portées par les guides. Le sarcophage du roi Chéops est là, vide et béant, devant vous. Il a été violé par la colère du peuple, ou par quelque obscur conquérant. À quoi donc ont servi les treize cent mille mètres cubes de maçonnerie qui le recouvraient et les trois millions d'hommes qui ont travaillé, pendant 30 ans, à préserver les orgueilleuses dépouilles de cet ambitieux Pharaon ? Mais quittons bien vite, m'écriai-je, ces tristes lieux. De l'air, du soleil, mon Dieu ! Je meurs ici, suffoqué et presque indigné contre ces sombres voûtes, complices du plus scandaleux abus de la force ! Nous redescendîmes donc ces pentes mortuaires avec la rapidité de la flèche, ou d'un malheureux qui fuit devant une bête féroce. et une fois dehors, nous jurâmes de ne plus y rentrer jamais.

L’ “incontestable intérêt archéologique et monumental” des pyramides
Et maintenant que j'ai osé dire ma pensée, toute ma pensée sur les pyramides, je déclare de nouveau que je suis loin de contester leur incontestable intérêt archéologique et monumental. Ces grandes pages de granit ont pu seules nous apporter, à travers quarante siècles, de sombres mais importantes traditions pharaoniques, dont j'apprécie toute la valeur relative, sans en admirer l'aspect. Quoi de plus précieux en effet et souvent de plus abrupte, dans la forme, que ces vieilles chroniques, qui nous révèlent tout un passé, sans histoire, ou plutôt sans un de ces admirables historiens, qui, comme Thucydide, Tacite et Bossuet, peignent et racontent si bien, et dont le style magistral, le jugement si sûr et si profond donnent aux faits, déjà si éloquents par eux-mêmes, toute l'éloquence d'un grand et beau drame en action ? Ainsi ces pyramides, antiques annales d'un des plus puissants empires qui aient marqué dans l'histoire du monde, elles n'offrent à notre esprit que l'aride, mais incontestable intérêt d'une gigantesque chronologie.

Contradiction apportée à la théorie de Fialin de Persigny
Parlerai-je de l'opinion de quelques ingénieux archéologues, qui, ne pouvant justifier la colossale inutilité des pyramides, leur ont supposé une destination que rien ne confirme d'ailleurs, quand on a été sur les lieux mêmes et qu'on s'est bien rendu compte de leur véritable situation à l'égard du désert ? En effet, comment la vallée du Nil aurait-elle pu être garantie de l'invasion des sables du désert occidental par deux seuls groupes de pyramides aussi distancées que le sont celles de Gizeh et de Sakkarah ? Plus de douze kilomètres les séparent ; tous les sables du Sahara égyptien n'auraient-ils pas pu pénétrer par une si large brèche et tout envahir devant eux ?
Et puis des pyramides de Gizeh jusqu'à Alexandrie, autre grande brèche de plus de cent vingt kilomètres, complètement ouverte au subtil et terrible envahisseur, auquel on a bien gratuitement opposé des barrières imaginaires. Mais qu'on se rassure, les tempêtes de sable n'ont jamais franchi le Nil, le simoun, ce vent impétueux qui soulève à l'ouest des pyramides des trombes de sables errants, si redoutées des caravanes, et qui ont manqué, autrefois, d'ensevelir toute l'armée d'Alexandre, n'a heureusement jamais soufflé dans la vallée du Nil, proprement dite. Autrement l'Égypte n'existerait plus depuis longtemps ! Mais, me demandera-t-on, sans doute, pourquoi le simoun respecte-t-il ainsi la vallée du Nil ?
Ne pouvant expliquer ce grand phénomène naturel, je réponds sans hésiter : C'est parce que Dieu a dit aux sables du désert, comme aux flots de la mer, vous n'irez pas plus loin !

lundi 15 mai 2017

André Lefèvre (XIXe s.) : “Est-il possible qu'il n'y ait pas d'autres vides au-dessus et au-dessous” [des chambres de la Reine et du Roi] ?


Sur André Lefèvre
(1834-1904), auteur de ce texte extrait de Les merveilles de l'architecture (4e éd., corrigée et notablement augmentée par l'auteur), voir un autre extrait publié dans ce blog : ICI 
photo de 1878 - auteur inconnu
Sur les deux rives de son fleuve, l'Égypte antique a accumulé les templeS, les palais, les tombeaux, dont les ruines puissantes attestent encore la présence d'une grande civilisation sur la terre à l'époque où les Perses et les Grecs gardaient ensemble leurs troupeaux de bœufs au bord.de la mer Caspienne. Tout le monde a entendu parler des Pyramides “d'où quarante siècles vous contemplent”. C'est soixante qu'il fallait dire ; leur âge moyen peut être fixé à quatre mille ans avant le Christ ; on les attribue à trois rois de la quatrième dynastie, Chéops, Céphren et Mycérinus. Cent mille hommes, relevés tous les trois mois, employèrent trente ans à tailler dans le roc la tombe de Chéops et à la couvrir de cette montagne factice, qui mesure cent quarante-six mètres de haut sur deux cent trente de côté. Toute en pierres de trente pieds parfaitement ajustées, la grande Pyramide s'élève jusqu'au faîte en gradins égaux, jadis dissimulés sous un revêtement rougeâtre qu'Hérodote put voir encore, tout couvert d'inscriptions ; ses faces étaient unies comme des miroirs, et sa pointe aiguë, inabordable, semblait couper l'azur ; aujourd'hui elle est terminée par une plate-forme, œuvre du temps.
Les Pyramides, posées à deux lieues du Nil et du Caire, sur les premières assises de la chaîne libyque, encore exhaussées par leur base, dominent au loin l'horizon. On les voit de dix lieues ; elles reculent sans cesse et l'on se croit toujours à leur pied ; “enfin l'on y touche, et rien, dit Volney, ne peut exprimer la variété des sensations qu'on y éprouve. La hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente, l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire du temps qu'elles ont coûté, l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme si petit et si faible, qui rampe à leurs pieds : tout saisit à la fois et le cœur et l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de respect.”

"L'attente est dépassée par le spectacle"
Si l'impression est déjà grande au pied de la pyramide, lorsque le spectateur, face à face avec cette masse énorme, voit les angles et le sommet échapper à sa vue, c'est seulement à la cime qu'on prend une juste idée de l'ensemble et que l'attente est dépassée par le spectacle. De là, on verrait à douze lieues de distance, si la vue pouvait y atteindre. Une pierre lancée du faîte avec la plus grande force ne tombe qu'à grand-peine à la base ; une illusion d'optique l'éloigne considérablement au début de la course et' l'on s'attend à la voir tomber très loin ; mais bientôt l'œil qui la suit croit la voir revenir à lui, décrivant une courbe rentrante.
L'intérieur de la grande Pyramide semble plein. On n'y a encore découvert qu'une longue galerie, plus petite en proportion que le travail d'une taupe sous un sillon.
Une ouverture imperceptible, placée à quatorze mètres et demi au-dessus de la base, donne accès dans une suite de couloirs obscurs. Notons en passant une inscription française qui rappelle notre expédition d'Égypte. Le trajet est long et périlleux, la chaleur extrême, l'air épais et étouffant ; on avance le dos courbé, les pieds posés sur d'étroits rebords au-dessus d'un abîme noir. À cet affreux chemin succède une galerie basse, où l'on rampe sur une pente raide, puis un puits sans parapet et qu'il faut tourner. Enfin, poussé, tiré, plié en deux pour éviter les chocs, porté même sur de robustes épaules, on traverse la chambre dite de la Reine et l'on arrive à la salle du Roi. Le retour n'est pas moins difficile, et l'on revoit le jour, excédé, épuisé, à bout de forces.
Il est d'usage de crier dans la pièce souterraine et même d'y tirer des coups de fusil. L'écho de la Pyramide est célèbre : il répète le son jusqu'à dix fois. Il doit sa vigueur et sa pureté à la perfection des plafonds et des joints. Toute la chambre du Roi est en granit, d'un poli achevé ; on découvre les assises à grand-peine.
Le plafond est formé de neuf pierres qui doivent chacune peser vingt milliers.
Mais les deux chambres, larges de cinq à dix mètres, sont bien peu de chose pour le toit formidable qui les recouvre. Est-il possible qu'il n'y ait pas d'autres vides au-dessus et au-dessous ? Où finit cet abîme qu'on longe ? Où conduirait le puits qu'on évite, si quelque hardi chercheur s'y suspendait au bout d'une corde ?
Peut-être à cette île souterraine, où Hérodote croyait Chéops enterré à ces méandres sombres que l'imagination de Gérard de Nerval destinait à des initiations connues de Moïse et d'Orphée. Que l'on cherche encore dans les entrailles du colosse : on sait avec quel soin les Égyptiens dérobaient leur sépulture.